Elles le feront quand même : 5 situations où des femmes sont exclues de l'IVG dans notre pays
A travers la pétition citoyenne « Elles le feront quand même », Médecins du Monde plaide, aux côtés de plus de 50 organisations, pour une réforme de la loi belge sur l'avortement. Obsolète, le cadre légal actuel contraint chaque année des dizaines de milliers de personnes à s'égarer dans un véritable parcours du combattant pour accéder à une interruption volontaire de grossesse (IVG). Avec Chloë Ballyn, chargée de plaidoyer, nous faisons le point : qui subit aujourd'hui de plein fouet les conséquences d'une réforme politique au point mort depuis des années ?
1.
Les femmes et personnes enceintes 'ordinaires', en règle de mutuelle
En Belgique, disposer de la nationalité belge et être en règle de mutuelle garantit en principe un accès simple et abordable à l'IVG. Pourtant, chaque jour, des femmes et jeunes filles confrontées à une grossesse non désirée se retrouvent au pied du mur. En cause ? Le délai légal maximal limité à 12 semaines combiné au délai de réflexion obligatoire de six jours, une double contrainte qui génère une pression temporelle intenable.
Chloë Ballyn : « Le délai de réflexion obligatoire et le plafond des 12 semaines sont désuets. Ils ne tiennent pas compte de la diversité des parcours de vie. Cycles irréguliers, périménopause, activité sexuelle précoce ou pathologies (chroniques) perturbant le système hormonal : pour beaucoup, repérer une grossesse prend du temps. La course contre la montre devient alors inévitable. Il en va de même lors d'événements de vie imprévus comme une séparation, un deuil ou un diagnostic médical lourd. »
« Face à cette législation dépassée, 1 femme sur 4 ayant déjà avorté en Belgique (source : Amnesty International) a dû recourir à des méthodes hors du cadre légal. De plus, chaque année, plus de 400 personnes sont contraintes de se rendre à l'étranger pour avorter dans un pays où le délai légal est plus étendu. »

2.
Les personnes en situation de pauvreté ou sans chez-soi
Vivre dans la précarité extrême ou à la rue augmente non seulement le risque de grossesse non désirée, mais retarde aussi considérablement sa découverte. L'accès à la contraception y est particulièrement complexe.
Chloë Ballyn : « Cette situation est liée à différents facteurs : absence de mutuelle, manque de médecin de famille ou incapacité financière d'acheter la pilule ou de se faire poser un stérilet. »
« En situation de survie quotidienne — chercher un abri pour la nuit ou un repas —, la prévention ou les soins médicaux passent inévitablement au second plan. Un mode de vie marqué par le stress et l'instabilité alimentaire ou du sommeil entraîne fréquemment des irrégularités menstruelles. Si l'on ajoute à cela une exposition accrue aux violences sexuelles, les grossesses tardivement détectées se multiplient. »
« Pour les personnes sans abri ou très précaires, l'accès à l'IVG relève du parcours d'obstacles. Respecter des procédures administratives, honorer des rendez-vous fixes, téléphoner ou se déplacer représente des contraintes souvent insurmontables. Résultat : beaucoup ne parviennent pas à organiser leur prise en charge dans les temps et se voient contraintes soit de recourir à des méthodes clandestines risquées, soit de mener leur grossesse à terme, un voyage médical vers les Pays-Bas étant financièrement hors de portée. »
« Quant aux femmes sans chez-soi qui réussissent à faire exécuter l'intervention, elles doivent aujourd'hui retrouver des forces et se rétablir dans la rue. Médecins du Monde plaide pour un renforcement urgent des initiatives de suivi post-IVG : sans logement, impossible de récupérer au chaud et dans des conditions d'hygiène décentes, ce qui accroît drastiquement les risques d'infection. Des structures d'accueil temporaires de convalescence existaient par le passé, mais elles ont été supprimées en raison de coupes budgétaires. »

3.
Les personnes sans mutuelle, sans assurance santé européenne ou sans papiers
Pour les personnes résidant en Belgique sans papiers ni mutuelle, l'accès aux soins passe théoriquement par l'Aide Médicale Urgente (AMU) via le CPAS.
Chloë Ballyn : « Mais cette procédure est méconnue, complexe, anxiogène et extrêmement lente. Introduire une demande auprès d'un CPAS implique de se soumettre à une enquête sociale. Pour des personnes vivant dans la peur constante d'une arrestation ou d'un placement en centre fermé, la démarche est éprouvante. Pour accéder à une IVG, elles n'ont pourtant d'autre choix que de surmonter cette crainte. »
« Selon Médecins du Monde, il ne s’agit que d’une première étape : chaque CPAS appliquant ses propres critères, certaines jeunes femmes doivent consulter jusqu'à 8 guichets différents, et l'instruction du dossier peut prendre jusqu'à 9 semaines. Découvrir une grossesse à 6 semaines et tomber sur un CPAS lent rend le dépassement du délai légal quasi inéluctable. Plus grave encore, certains CPAS refusent de reconnaître l'IVG comme un soin médical urgent. »
« Dans ce cas, les personnes se retrouvent alors contraintes d'interrompre leur grossesse dans de dangereuses conditions, de la mener à terme contre leur gré, de réunir d'importantes sommes pour payer l'acte médical de leur poche ou de risquer une arrestation en traversant la frontière néerlandaise. »

4.
Les personnes demandeuses de protection internationale
Les femmes et personnes en quête de protection internationale ne peuvent tout simplement pas prendre rendez-vous chez un médecin ou dans un centre pratiquant l’IVG. Celles hébergées dans un centre Fedasil doivent solliciter l'accord de l'équipe médicale interne avant d'être orientées vers un centre agréé.
Chloë Ballyn : « En raison de la pénurie d'hébergements chez Fedasil, celles qui se retrouvent à la rue ou dans des logements précaires doivent chercher seules un·e soignant·e acceptant de les prendre en charge. Sans maîtrise de la langue, du système de soins ou des codes culturels, la tâche est colossale — d'autant que ce public est particulièrement exposé aux violences sexuelles. Beaucoup se tournent vers des ONG comme Médecins du Monde, l’organisation étant fragilisée par les récentes coupes budgétaires. »
En cas de dépassement du délai légal, la situation se bloque complètement : contrairement aux citoyen·nes belges ou aux réfugié·es statutaires, les personnes demandeuses d'asile n'ont pas le droit de quitter le territoire national. Elles se retrouvent dans une impasse : recourir à des méthodes dangereuses, subir la grossesse ou tenter de passer la frontière à leurs risques et périls.
5.
Les personnes confrontées à d'autres facteurs de vulnérabilité
- Personnes usagères de drogues & travailleuses du sexe : La stigmatisation fréquente dans le parcours de soins génère l'évitement ou le report de consultations. De plus, l'absence de réseau stable rend la gestion pratique des rendez-vous et du délai de réflexion très difficile.
- Personnes mineures : Bien que l'accord parental ne soit pas légalement requis en Belgique pour avorter, la peur d'être découverte par ses proches, le manque d'autonomie financière et la méconnaissance de ses droits constituent des freins majeurs.
- Victimes de violences conjugales ou de contrôle coercitif : Pour les personnes dont les déplacements, le budget ou la contraception sont sous le contrôle direct d'un partenaire violent, planifier discrètement les consultations obligatoires s'avère extrêmement dangereux, voire impossible.
- Zones à faible couverture médicale (ex. certaines régions de Wallonie) : L'accès à l’IVG souffre aussi de disparités géographiques. En Wallonie, l'accès passe principalement par les Centres de Planning Familial, mais seule une partie d'entre eux pratique concrètement l'acte médical, souvent avec des horaires réduits et des listes d'attente saturées.
Que réclamons-nous à travers cette pétition ?
La loi belge sur l'avortement n'est plus en phase avec la réalité médicale et sociale d'aujourd'hui. Elle dresse quotidiennement des obstacles majeurs face aux personnes enceintes et leur impose une pression temporelle déraisonnable.

C'est pourquoi la campagne « elles le feront quand même » exige :
- L'extension du délai légal d'accès à l'IVG à au moins 18 semaines.
- La suppression définitive du délai de réflexion obligatoire de 6 jours.
- Un accès simplifié, rapide et gratuit à la contraception et aux soins d'IVG pour toutes les personnes vulnérables, sans barrières administratives ou financières.
Sous le régime légal actuel, les personnes sans papiers, sans mutuelle ou en demande d'asile subissent des démarches d'autorisation pouvant prendre jusqu'à 8 semaines. Cette exclusion de fait les pousse vers l'insécurité médicale ou financière. La future loi doit mettre un terme définitif à ces inégalités de traitement.
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