La Belgique chute à la 12ième place du classement européen des politiques en matière d’avortement: « nous obtenons désormais un score moins bon que l’Irlande, où l’avortement était encore interdit en 2018 »

Récemment, Médecins du Monde a lancé avec plus de cinquante organisations une pétition « Elles le feront quand même » notamment pour exiger en Belgique une modernisation de la loi sur l’avortement. Mais notre pays ne faisait-il pas déjà partie des bons élèves en matière de législation sur l’avortement ?

Chloë Ballyn

Entretien avec Chloë Ballyn, chargée de plaidoyer pour Médecins du Monde.

La loi belge sur l'avortement est obsolète et a besoin d'une réforme urgente

Chloë Ballyn : En 1990, année où la loi sur l’avortement a été votée, on pouvait sans aucun doute parler d’une avancée révolutionnaire. Mais la loi a aujourd’hui presque 40 ans et est restée globalement inchangée depuis lors. Cela signifie qu’en 2026, nous sommes toujours confronté·es à une loi qui repose sur la boussole morale et les connaissances scientifiques de l’époque. Or, toutes deux ont évolué. La loi sur l’avortement, en revanche, est carrément devenue vintage. C’est une loi rigide, archaïque et vétuste, totalement inadaptée à ce que devrait être une loi moderne sur l’avortement en 2026.

C’est-à-dire ?

Commençons par le délai de réflexion de 6 jours : il est toujours obligatoire ici en Belgique, alors que dans 29 des 43 pays européens disposant d'une législation sur l'avortement, il a disparu depuis longtemps. Et parmi le petit nombre de pays européens qui maintiennent provisoirement un délai d’attente, celui-ci se limite généralement à 1 ou 2 jours. En d’autres termes, le délai de réflexion obligatoire de 6 jours en Belgique n'est plus de notre époque. Je tiens d’ailleurs à souligner ici à quel point cette mesure paternaliste est infantilisante pour les femmes belges et leurs partenaires : elle part encore du principe que les femmes prennent des décisions irréfléchies, immatures ou émotionnelles et qu’elles doivent en être protégées au moyen d’un délai de réflexion.

Et qu’en est-il du délai légal pour avorter ? Dans notre pays, il est actuellement de 12 semaines. Que demande Médecins du Monde, aux côtés des plus de 50 organisations qui soutiennent la pétition?

12 Semaines, c’est beaucoup trop court. Cela va à l’encontre du consensus scientifique et provoque des drames personnels. Concernant le premier point : le gouvernement précédent a commandé en 2021 un rapport [1] auprès d’un comité d’expert·es indépendant·es. Celui-ci était notamment composé de professeur·es, de gynécologues, de juristes et d’autres professionnel·les de la santé. La conclusion finale était unanime : le délai d’interruption de grossesse doit être étendu au plus vite au moins à 18 semaines. Le rapport indiquait d’ailleurs aussi que le délai de réflexion devait être supprimé. Malheureusement, rien n’a été fait depuis lors avec ce rapport d’une excellente qualité et largement soutenu. Aujourd’hui encore, il prend la poussière dans un tiroir d'un Ministère ou du Parlement.

Comment la Belgique se situe-t-elle par rapport à ses pays voisins en ce qui concerne le délai maximum ?

Cela varie. Aux Pays-Bas et au Royaume-Uni, vous pouvez pratiquer une interruption de grossesse jusqu’à 24 semaines. L’Allemagne et le Luxembourg sont, comme nous, bloqués à 12 semaines de grossesse, et la France à 14. En d’autres termes : ici aussi, la Belgique se situe du côté conservateur par rapport à ses voisins. 

Puis-je d’ailleurs rappeler que la Belgique chute progressivement dans le classement européen sur les politiques d’avortement ? En 2025, nous sommes passé·es de la 9ième à la 12ième place dans l’European Abortion Policy Atlas. Cela s’explique par le fait que notre pays commence à accumuler un retard considérable par rapport à d’autres pays qui, eux, progressent, suppriment les délais d’attente, étendent les limites de temps ou inscrivent l’avortement dans leur Constitution, comme la France et le Luxembourg l’ont fait récemment. 

Rendez-vous compte : aujourd’hui, la Belgique obtient un score moins bon que l’Irlande, où l’avortement était pourtant encore illégal en 2018.  

Le témoin sur le tableau de bord du droit à l’avortement en Belgique clignote à l’orange. Pourtant, nos représentant·es politiques belges continuent de faire du surplace et se renvoient systématiquement la balle d’un gouvernement à l’autre.

Vous disiez à l’instant que la loi actuelle sur l’avortement provoque chaque jour des drames personnels. N’exagérez-vous pas un peu ?

Posez donc la question aux 400 femmes qui, en Belgique, chaque année, doivent rassembler une somme d’argent importante et beaucoup de courage pour financer un voyage et un avortement aux Pays-Bas. Ou regardez les chiffres d’une étude récente d’Amnesty International : 1 femme sur 4 ayant avorté en Belgique a dû recourir au moins une fois à des méthodes qui sont hors du cadre légal belge [2]. Ces deux situations pourraient être évitées dans la majorité des cas en étendant le délai légal d’avortement et en supprimant le délai d’attente.

European Abortion Policies Atlas 2025

Face à cela, il y a les opposant·es qui estiment que 12 semaines sont largement suffisantes pour planifier une interruption de grossesse. Ces personnes considèrent le dépassement de ce délai comme une négligence : « Elles n’avaient qu’à s’y prendre plus tôt. » Ont-elles raison ?

Les personnes qui adoptent cette vision manquent cruellement de réalisme et de nuance. Pour commencer, toutes les femmes n’ont pas un cycle régulier : la périménopause, la prise de contraceptifs ou les saignements d'implantation (confondus avec des règles ordinaires) font que certaines femmes ne se rendent compte de leur grossesse qu’après 8 ou 10 semaines. Les conditions de vie peuvent aussi basculer du jour au lendemain : pensez à la perte d’un·e partenaire, d’un emploi ou à un diagnostic médical lourd. Et puis il y a les femmes et les filles en situation de vulnérabilité ou de précarité : ce sont probablement les premières victimes de la législation actuelle sur l’avortement dans notre pays.

C’est-à-dire ?

Il est vrai que les femmes vivant dans des conditions précaires dépassent plus souvent le délai légal d’avortement. Mais contrairement à ce que l’on pourrait penser, les recherches montrent que cela a rarement à voir avec de la négligence ou de la légèreté, mais bien avec des obstacles complexes et nombreux. Prenez par exemple les femmes et les filles sans abri, sans logement ou sans papiers. De par leurs conditions de vie, il leur est déjà difficile d’avoir accès à une contraception fiable. Ajoutez à cela un risque accru d’être victimes de violences sexuelles, et vous obtenez un groupe qui court un risque supérieur à la moyenne de faire face à une grossesse non désirée. 

Mais ce n’est que le début. En raison d’un mode de vie et d’une alimentation irréguliers, d’un stress accumulé et de conditions de vie éprouvantes, ces femmes et ces filles souffrent plus souvent de règles irrégulières, ce qui fait qu’une grossesse non désirée n’est détectée qu’à un stade plus avancé. Le déni, le refoulement ou le manque de moyens pour acheter un test de grossesse ou consulter un·e médecin peuvent retarder encore davantage la demande de soins.

Quelles sont les options qui restent aux femmes dans ce type de situation de grande vulnérabilité ?

Comme la majorité de ces femmes et de ces filles se trouvent en dehors du système de santé, la plupart ne peuvent plus frapper qu’à la porte du CPAS. Là, elles doivent solliciter une « autorisation » pour un avortement via une procédure spécifique. Le seul fait de devoir demander une approbation est en soi problématique. De plus, elles doivent ensuite franchir une multitude d’obstacles administratifs et chronophages : la personne enceinte en question doit ainsi pouvoir prouver qu’elle réside dans la commune du CPAS — même si elle est sans abri et n’a aucun domicile — et une enquête sociale fastidieuse est lancée pour vérifier, entre-autres, si elle est « assez pauvre » et ne dispose pas de quelques moyens financiers quand même afin de payer l’avortement elle-même. Au total, le CPAS prend parfois de 4 à 9 semaines avant de rendre sa décision. Et ce, alors même que ces femmes découvrent souvent leur grossesse plus tard et que le temps presse encore plus pour elles.

…et cela mène donc parfois à des situations dramatiques.

Absolument. Imaginez que la lourdeur administrative du CPAS fasse qu’une femme approche ou dépasse la limite des 12 semaines. Il ne lui reste alors que deux options : payer le prix plein en Belgique, ou se rendre aux Pays-Bas après 12 semaines. Dans les deux cas, il s’agit de choix illusoires : les femmes en situation de vulnérabilité vivent en effet généralement dans une pauvreté extrême. En Belgique, un avortement sans prise en charge coûte rapidement environ 600 euros [3]. Aux Pays-Bas, pour une grossesse plus avancée, cela peut aller de 550 à plus de 1 300 euros [4], sans même compter le coût du trajet. Pour ces femmes, il ne reste plus d’autre issue que de recourir à des méthodes illégales ou de mener la grossesse à terme contre leur gré. Heureusement, il existe des initiatives comme Kompagnon, qui accompagnent gratuitement les femmes en situation de vulnérabilité vers les Pays-Bas. Médecins du Monde a également déjà accompagné des femmes et des filles vers les Pays-Bas. Mais ce sont des exceptions à la règle, et cela ne résout pas les failles structurelles de la loi actuelle.

En conclusion ?

Il y a une nécessité urgente de moderniser la loi sur l’avortement. Les femmes en Belgique en ont assez de devoir composer avec une loi obsolète qui les enferme dans un carcan. Avec cette pétition, nous demandons au Gouvernement de cesser de faire la politique de l’autruche. Notre message : elles le feront quand même. Assurez-vous au moins que cela se déroule de manière sécurisée, en accord avec le consensus scientifique et socialement porté.

 

[1] Comité scientifique pour l'évaluation de la législation et de la pratique de l'avortement en Belgique. Étude et évaluation de la législation et de la pratique de l'avortement en Belgique. Avril 2023.

[2] Amnesty International Flandre asbl. (2025, 25 septembre). Journée internationale du droit à l'avortement sûr – nouveau sondage sur l'avortement en Belgique.

[3] Dans un centre d'avortement (LUNA/Labyrint) : Environ 590 à 605 € pour le traitement complet (tant pour la pilule abortive que pour un curetage par aspiration sous anesthésie locale). À l'hôpital (avec anesthésie générale/sédation) : Le coût peut atteindre 700 à 900 €, selon les suppléments hospitaliers et l'anesthésie.

[4] Coût de l'avortement aux Pays-Bas sans assurance maladie : Premier trimestre (jusqu'à ~12-13 semaines) (Pilule abortive ou curetage sous anesthésie locale) : ± 550 – 750 €. Premier trimestre avec sédation/anesthésie générale : ± 850 – 900 €. Deuxième trimestre (13 à 18 semaines) : ± 1 000 – 1 150 €. Deuxième trimestre (18 à 22-22,5 semaines) : ± 1 200 – 1 400 €.

[5] Image : European Abortion Policies Atlas 2025

 

Lisez ici nos revendications concrètes et signez notre pétition pour une nouvelle loi sur l’avortement

 

Elles le feront quand même

 

 

 

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