Les oublié·es du Sud-Kivu (#1) : « Redevenir une personne comme les autres »
Aux côtés des survivant·es de violences sexuelles (épisode 1)
Tandis que l’épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo (RDC) fait la une des journaux à travers le monde, les populations vivant dans les zones reculées de la province du Sud-Kivu se battent au quotidien pour survivre, loin des regards.
L’Est de la RDC, en proie à des décennies de conflits armés, d’instabilité politique et de fragilité structurelle, continue de s’enfoncer dans une crise humanitaire majeure. Selon les Nations Unies, le pays compte désormais plus de 6,4 millions de personnes déplacées internes, ce qui place la RDC au 5e rang des pays comptant le plus de personnes déplacées, après le Soudan, la Syrie, l’Afghanistan et l’Ukraine. Avec 1,5 million de personnes déplacées, la province du Sud-Kivu est la deuxième province du pays enregistrant le nombre le plus élevé de personnes déplacées.
Médecins du Monde s’engage depuis de nombreuses années auprès des communautés isolées du Sud-Kivu. Cette série en deux parties vous emmène sur les pas de ceux et celles que l’attention internationale continue trop souvent d’oublier.
Une zone abandonnée
Dans le territoire de Kalehe, l’éloignement géographique et le manque d’infrastructures viennent s’ajouter aux défis causés par les conflits armés. « En saison des pluies, certaines zones des Hauts Plateaux sont accessibles uniquement à pied. Il faut parfois marcher 30 à 60 kilomètres pour réussir à acheminer des médicaments dans une structure de santé », explique Adoum Abdoulaye Haroun, coordinateur de projet pour Médecins du Monde au Sud-Kivu.
« Nous collaborons étroitement avec les membres de la communauté sur place pour nous aider à transporter le matériel médical et les médicaments nécessaires. Ce sont eux qui connaissent le mieux les collines et forêts à traverser pour s’assurer que toute la cargaison arrive à bon port et dans de bonnes conditions. »
Grâce à un financement de l’Union européenne, Médecins du Monde, en partenariat avec l’association congolaise Transcultural Psychosocial Organization (TPO), spécialisée dans la santé et protection communautaires, soutient neuf structures sanitaires réparties dans trois zones de santé (Minova, Bunyakiri, Kalehe).
Malgré les besoins importants, très peu d’acteurs humanitaires interviennent dans la zone des Hauts Plateaux à cause de l’insécurité et des difficultés d’accès. Les communautés se sentent abandonnées.
Gustave Yodi, coordinateur des programmes de TPO basé à Bukavu
Violences basées sur le genre : un fléau encore tabou
En RDC, comme partout dans le monde, les violences basées sur le genre continuent quotidiennement de faire des victimes. Mais cette situation est exacerbée par la multiplication des acteurs armés, les déplacements massifs et la précarité économique.
Entre avril 2025 et mars 2026, plus de 680 survivant·es de violences sexuelles ont été pris·es en charge dans les structures sanitaires appuyées par Médecins du Monde et TPO dans le territoire de Kalehe ; 99% d’entre elles étaient des femmes et des jeunes filles.
« Pour surmonter les tabous qui entourent encore ces violences dans la société congolaise, nous insistons sur les conséquences médicales, sociales et économiques qui en découlent, non seulement pour la femme, mais aussi ses enfants, sa famille et la communauté tout entière », explique Gustave Yodi. « Face à ces constats, les communautés sont souvent demandeuses d’agir et de prendre leurs responsabilités. »
Ainsi, entre avril 2025 et mars 2026, TPO a appuyé la création de 10 comités locaux de protection dans les zones de santé ciblées. Ces comités, chacun composé de 14 femmes et 4 hommes, ont pour responsabilité de sensibiliser les membres de leurs communautés pour lutter contre les violences basées sur le genre et la stigmatisation qui entourent les survivant·es. Leurs membres ont aussi la charge d’écouter et d’orienter les survivant·es vers les structures de santé pour recevoir les soins appropriés le plus rapidement possible.
Grâce à ces mécanismes de protection et de sensibilisation communautaires, et à la diffusion de messages radiophoniques, plus de 99 400 personnes ont reçu des messages de prévention sur les violences basées sur le genre. Parmi celles-ci, 1000 personnes ont pu recevoir des informations détaillées et individualisées sur leurs droits et les prestations de soins disponibles.
Le chemin vers la réintégration sociale
« La honte et la stigmatisation sont deux freins majeurs à la prise en charge médicale et psychologique des survivant·es mais aussi à leur réinsertion. Les femmes peuvent être chassées de leur foyer par leur mari ou ne plus oser faire le travail qu’elles faisaient avant si c’est lors de celui-ci qu’elles ont été agressées (par exemple en allant aux champs ou se déplaçant vers les marchés) », détaille Gustave Yodi.
« Nous accompagnons les femmes qui le souhaitent à reprendre une activité économique. Nous définissons avec elles leur plan d’avenir. Ensuite, selon les besoins identifiés, nous leur proposons des formations ou les appuyons pour l’achat des premiers matériaux nécessaires au lancement de leur activité. L’objectif est de leur permettre de retrouver de l’autonomie et de la confiance en elles. »
Annie* sait mieux que personne le long chemin à parcourir pour remonter la pente après un viol : « Quand j’ai rencontré les agents de TPO, j’étais vraiment en détresse. Mais grâce à leur appui, j’ai réussi à lancer ma petite cafétéria, j’y vends des beignets et quelques boissons. Cela me permet de nourrir correctement mon enfant et de lui acheter des vêtements. J’économise aussi pour acheter une parcelle et construire ma maison. Aujourd’hui, je me sens à nouveau comme les autres du village. »
Pour Adoum A. Haroun, l’enseignement principal qu’il tire de cette approche est clair : « L’engagement communautaire, ce n’est pas de l’idéologie, c’est du pragmatisme. Tôt ou tard, en tant qu’ONG internationale, nous serons amenés à partir. Si nous ne travaillons pas pour et avec les communautés dès le départ, il n’y aura ni appropriation, ni pérennité des acquis. Nous apportons notre pierre mais c’est la communauté qui construit l’édifice. »
*Nom d’emprunt
Plus d’informations sur notre impact grâce à l’appui de l’Union européenne :
Entre avril 2025 et mars 2026, dans les structures de santé appuyées par Médecins du Monde :
- Plus de 152 800 consultations médicales ont été effectuées
- Près de 6700 accouchements ont été réalisés
- Plus de 3720 enfants souffrant de malnutrition aigüe sévère ont été pris en charge

Lire le deuxième épisode : Les oublié·es du Sud-Kivu (#2) : « Les conflits se répercutent jusque dans les assiettes »
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