“Être au service des autres était notre bouée de sauvetage ; elle est aujourd’hui menacée”

Nour Z. Jarada est psychologue et responsable santé mentale pour Médecins du Monde dans la bande de Gaza. Depuis plus de deux ans, elle partage son quotidien, ses peurs, ses pertes, ses espoirs et sa lutte acharnée pour aller de l’avant au milieu de la dévastation.

“Beaucoup me demandent souvent : comment arrives-tu à continuer ? Comment trouves-tu la force d’avancer alors que tout ce que tu as connu est désormais détruit ?

La réponse a toujours été à la fois simple et profonde. Ce qui nous a permis de nous lever chaque matin et de continuer, malgré l’épuisement, la faim et le chagrin, c’était notre travail humanitaire. Dans un monde où nous perdions nos maisons, nos proches, notre sécurité et parfois même notre propre identité, aider les autres devenait la seule chose que nous avions l’impression de contrôler. Cela donnait un sens à notre survie. Être au service des autres n’était pas juste notre devoir : c’était la bouée de sauvetage qui nous maintenait la tête hors de l’eau.

Mais voilà que même cette dernière bouée de sauvetage qui donnait du sens à notre quotidien, notre engagement à soigner, est désormais menacé.

[…] En décembre 2025, l’annonce est tombée : des douzaines d’organisations, y compris l’ONG pour laquelle je travaille, Médecins du Monde, ont été informées du non-renouvellement de leur enregistrement. Cette décision signifie que des milliers de personnes vulnérables risquent de perdre l’accès à des services essentiels, de médecine, de santé mentale et de soutien psychosocial au moment même où elles en ont le plus besoin. Des communautés toutes entières se sont retrouvées face à la perspective de l’abandon.

[…] Ils disent que la guerre est finie. Mais ses conséquences n’ont fait que se complexifier. La plupart des gens vivent toujours dans des tentes déchirées, passent chaque nuit, trempés par la pluie hivernale. Les enfants dorment sur un sol humide et froid, blottis les uns contre les autres en quête de chaleur. Les hôpitaux sont en ruines, les cliniques fonctionnent avec le minimum de ressources, et les plaies psychologiques restent béantes. Des communautés qui dépendaient autrefois de services publics sont aujourd’hui entièrement dépendantes des réseaux humanitaires, ces mêmes réseaux qui sont menacés par les restrictions administratives.

Ces organisations sont la clé de voûte de la survie. Elles comblent les vides laissés par des systèmes à genoux. Elles fournissent des soins de santé, un soutien psychologique et couvrent des besoins essentiels comme l’accès à la nourriture et à un abri à ceux qui n’ont plus rien. Rien que dans les cliniques de Médecins du Monde, nous venons en aide à environ 2000 à 2200 bénéficiaires chaque jour : des enfants, des mères, des personnes âgées, des survivants de traumatismes, des familles déplacées. Chacune de ces personnes cherchant un peu de réconfort, d’espoir, ou simplement de quoi survivre un jour de plus. […] ”

Ce témoignage compile des extraits du dernier épisode du « Journal d’une Gazaouie ». Il est à lire en version intégrale dans le journal français Libération : Journal d’une Gazaouie : «Comment abandonner des personnes au moment où elles en ont le plus besoin ?» – Libération

 

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