Les Pays-Bas ne renvoient plus de demandeurs d'asile en Belgique : » une reconnaissance de ce que nous dénonçons sur le terrain depuis des années «
Fin juillet, le Conseil d'État des Pays-Bas a statué que la situation d’accueil des personnes demandeuses d'asile en Belgique est si défaillante que les Pays-Bas ne peuvent plus les y renvoyer. Pour les organisations d'aide belges sur le terrain, cette décision n'est pas une surprise. Nous nous entretenons avec Astrid Bimson, qui suit la situation de près. « Nous constatons l’impact quotidien sur la santé physique et mentale d'une politique qui laisse délibérément des personnes à la rue. »
Bonjour Astrid, la décision des Pays-Bas est significative. Comment expliquez-vous que la situation de l'accueil en Belgique se soit à ce point détériorée ?
« Jusqu'en 2021, nous voyions peu de personnes demandeuses d’asile dans nos projets. Leur droit légal à l'accueil et à l'accompagnement via Fedasil était en effet respecté. Mais depuis 2021, la situation a complètement basculé. Le système d'accueil a commencé à vaciller et un nouveau groupe de patients et patientes s'est présenté dans nos cabinets : des personnes demandeuses d'asile récemment arrivés, principalement des hommes seuls, mis à la rue par les autorités. Cette situation dure maintenant depuis des années.
Pour nous, la décision des Pays-Bas est donc une confirmation de ce que nous et d'autres organisations humanitaires dénonçons depuis des années : des autorités qui, depuis des années, abandonnent délibérément des personnes malgré les milliers de condamnations juridiques rappelant que ce non-accueil n’a aucun fondement et est illégal. »
Concrètement, à quoi ressemble la situation sur le terrain ?
« Nous observons que cela fait maintenant 4 ans que les organisations humanitaires assument les missions de soins de l'État, sans recevoir de moyens supplémentaires pour cela. Dans certains de nos projets, surtout à Bruxelles, la majorité de nos patients et patientes sont désormais des personnes demandeuses d’asile qui n’accèdent pas à l’accueil et à tous les accompagnements associés. Cela crée un énorme goulot d'étranglement dans les services de première ligne qui avaient déjà des difficultés à répondre à tous les besoins. De plus en plus de personnes se retrouvent à la rue et différents publics sont maintenant en concurrence pour un accéder à des services dont la capacité n’a pas augmenté.
Les conséquences se font ressentir dans l'ensemble de notre fonctionnement. Nous devons travailler avec des listes d'attente car le nombre de personnes dans le besoin augmente, mais nos moyens, eux, n'augmentent pas. Nous ne pouvons pas assurer un suivi assez rapide pour les demandes de soins complexes, ce qui dégrade davantage l'état de santé des gens. Et ce n'est plus depuis longtemps un problème exclusivement bruxellois. La situation s'éternise et nous constatons désormais une forte augmentation du nombre de demandeurs d'asile qui frappent à la porte de nos projets en Flandre et en Wallonie. »
Quelles sont les conséquences concrètes pour la santé physique et mentale de ces personnes ?
« Le sans-abrisme a un impact immense sur la santé. Sur le plan physique, nous observons des pathologies typiques des personnes (sur-)vivant durablement à la rue. Nous rencontrons des personnes souffrant d’affections du système digestif dues à une mauvaise alimentation, de problèmes dentaires, de maladies dermatologiques comme la gale en raison du manque d'hygiène, et de douleurs osseuses et articulaires. Ce sont des affections tout à fait évitables et qui se soignent avec des soins de première ligne dispensés à temps, mais qui aujourd'hui s'aggravent ou dirigent des gens vers les services d'urgence des hôpitaux alors qu’il s’agit des pathologies qui auraient pu être évitées et résolues par un accès aux soins médicaux direct, en conformité avec la loi accueil.
Au niveau de la santé mentale, l’impact est peut-être encore plus lourd. Ces personnes fuient la guerre, la violence ou la persécution et sont souvent passées par un parcours migratoire traumatisant. Au lieu d’accéder à un centre pour se reposer et pouvoir se concentrer sur leur procédures en cours, elles doivent lutter pour survivre en rue, ce qui aggrave souvent leur état de santé mentale. Nos équipes voient par exemple de nombreux hommes seuls originaires de Gaza qui souffrent de troubles de stress post-traumatique (TSPT), d'anxiété et de dépression. Sans abri, sans stabilité ni suivi psychologique à long terme, les conditions de vie dans la rue ne font qu'aggraver leurs traumatismes. »
Mais sur papier, chaque personne demandeuse d'asile en Belgique a droit aux soins de santé ?
« C'est exact, et c'est précisément le cœur du problème. Ils y ont droit en théorie, mais en pratique, l'accès est rendu impossible. Un demandeur d'asile qui bénéficie d'un hébergement accède à un suivi médical et psychologique dans le centre d'accueil.
Sans accès à un centre, un demandeur de protection internationale peut, en théorie, se faire rembourser ses frais médicaux par Fedasil via une procédure administrative extrêmement lourde, le "réquisitoire". Mais de nombreux prestataires de soins ne connaissent pas ces procédures et les services de Médecins du Monde sont saturés.
Pour quelqu'un qui vit dans la rue, parfois sans réseau social sur lequel s’appuyer, ne parlant souvent pas une des langues nationales, et physiquement et mentalement épuisé, accéder aux soins est un parcours du combattant administratif. La conséquence est que le droit aux soins n’est pas respecté et que les associations de terrain comme Médecins du Monde organisent l'accès aux soins à la place des institutions qui sont chargées de le faire. »
» Ce n'est pas une question d'incapacité, mais d’un manque de volonté politique. «
La situation actuelle est déjà précaire. Comment envisagez-vous l'avenir et les plans du gouvernement ?
« Nous sommes extrêmement inquiets. La politique de non-accueil est devenue structurelle. Une nouvelle loi fédérale récemment entrée en vigueur prévoit que les personnes ayant déjà obtenu une protection dans un autre pays de l'UE et les familles dont les parents ont reçu une décision négative soient expulsées des centres d'accueil. On promet des "soins médicaux ambulatoires", mais dans la pratique, ce n’est pas suffisamment prévu. Ces personnes devront donc, elles aussi, se tourner vers les services d'aide aux personnes sans-abri et vers des organisations humanitaires, déjà sursaturées.
De plus, une réduction budgétaire de 63 % est prévue pour Fedasil d'ici 2029. C'est une catastrophe annoncée. Le signal est clair : l'État continue de se désengager et transfère la responsabilité à la société civile. »
Qu’est-ce que cela dit de la politique d'asile belge et de l'engagement du gouvernement ?
« Cela montre que le gouvernement belge viole délibérément ses propres lois et les traités internationaux. Les condamnations judiciaires sont systématiquement ignorées. Ce n'est pas une question d'incapacité, mais d’un manque de volonté politique.
La récente décision du Conseil d'État des Pays-Bas parle de ‘faillite systémique’. C'est exactement ce dont il s'agit. C'est une faillite créée politiquement, avec des conséquences désastreuses pour la santé et la dignité des personnes. »
Aller plus loin
s' Inscrire à la newsletter

Médecins du Monde est membre du Consortium 12-12, CNCD-11.11.11, Récolte de Fonds Éthique et Donorinfo.
Contactez-nous
Médecins du Monde
Rue Botanique 75, 1210 Bruxelles
Tél : +32 (0) 2 225 43 00
info@medecinsdumonde.be
TVA: BE 0460.162.753
Faites un don : BE26 0000 0000 2929
Info donateurs
Pour toute question relative aux donateurs, aux mandats ou à nos recruteurs :

