Une journée dans la vie du centre de soins d'Anvers de Médecins du Monde
Qu'il s'agisse d'une ordonnance pour la pilule, de la planification d'un frottis ou du rendez-vous annuel pour un dépistage du cancer du sein : pour la majorité des femmes de notre pays, ces démarches vont de soi. Mais pour les femmes en marge de la société, cette même quête s'apparente à un calvaire semé d'embûches. Dans les pas de la Dre Chris, nous vivons une journée de consultations aux côtés de femmes qui, dans leur recherche de soins sexuels, se perdent dans le labyrinthe belge. Reportage au cœur du centre de soins anversois de Médecins du Monde.
Chaque week-end, la Dre Chris arrive à vélo au centre de soins de Médecins du Monde situé dans le quartier de la Seefhoek. La docteure Chris est l'un des piliers du centre anversois : depuis près de 10 ans, cette médecin bénévole se tient prête à répondre aux questions de soins sexuels et reproductifs des patient·es anversois·es de Médecins du Monde.
Avant de commencer son travail, la Dre Chris parcourt la liste des patientes planifiées aujourd'hui. Chaque après-midi de consultation, elle reçoit un maximum de 5 patientes : « Je ne pourrais pas en voir plus. Il s'agit de femmes et de filles qui, en raison de leur situation de vie complexe, sont parfois coupées du système de santé depuis des années. Il est crucial de prendre d'abord le temps de mieux les connaître, d'instaurer une relation de confiance et de bien cerner leurs besoins en matière de soins. »
En me morfondant dans un coin, je n'aide personne. C'est d'ailleurs la devise de tous ceux qui travaillent ici chez Médecins du Monde
Les problèmes médicaux que la Dre Chris traite ici ne diffèrent pas de ceux d'un cabinet classique : « Ma première patiente souffre de règles irrégulières et souhaite un frottis préventif. Les suivantes viennent pour discuter d'une méthode contraceptive, une infection vaginale et des troubles liés à la ménopause. »
Ce qui diffère, en revanche, c'est le profil des patientes : « Chez Médecins du Monde, nous ne voyons que des femmes et des filles qui se trouvent en dehors du système de soins classique et n'ont aucun accès à la santé. Et elles sont bien plus nombreuses qu'on ne le pense à première vue. »
Des portes de soins closes
La Belgique compte aujourd'hui des dizaines de milliers de femmes qui se heurtent chaque jour à des portes closes en matière de soins. On estime ainsi à 120 000 le nombre de personnes sans papiers vivant dans notre pays. En théorie, ces personnes ont droit aux soins, mais cela passe par une procédure administrative tellement complexe que jusqu'à 90% d'entre elles abandonnent par dépit ou ne trouvent jamais le chemin d'un·e professionnel·le de la santé.
Les femmes sans abri ou sans chez soi passent elles aussi souvent entre les mailles du filet des soins en Belgique : « Sans adresse, on ne peut pas faire grand-chose dans notre pays. Les personnes sans abri fonctionnent souvent en mode « survie ». Dès lors, les soins médicaux ou psychologiques leur apparaissent comme un luxe inaccessible. »
La première patiente que la Dre Chris reçoit coche ces deux cases : Deeqa, une Somalienne de 36 ans, est à la fois sans abri et vit depuis près de 6 ans sans papiers en Belgique. Aujourd'hui, elle consulte la Dre Chris pour le suivi de ses affections utérines chroniques.
L'histoire de Deeqa commence lorsque son pays d'origine tombe progressivement sous l'emprise d'Al-Shabaab, un groupe islamiste extrémiste, en 2019 : « À l'époque, j'avais une boutique de vêtements qui marchait bien, jusqu'à ce que mon commerce soit pris pour cible par Al-Shabaab. Ils trouvaient que mes vitrines étaient trop provocantes et que les vêtements que je vendais ne convenaient pas à une femme. Ils voulaient que tout le monde porte le niqab le plus vite possible. »
La violence autour de Deeqa s'intensifie au point que son fils de onze ans est kidnappé : « C'est difficile d'en parler, mais cela s'est terminé par la destruction de mon commerce et la mort de mon fils. J'avais déjà perdu ma petite fille lorsqu'elle est morte d'un cancer à l'âge de quatre ans. Je n'avais plus rien ni personne dans mon pays. Il ne me restait plus qu'à fuir. »
Deeqa utilise toutes ses économies – 10 000 euros – pour payer un passeur et atterrir en Belgique après une escale au Kenya : « Je savais à peine où je m'envolais, mais cela m'était égal. La seule chose à laquelle je pensais était : fuir le plus vite possible le cauchemar dans lequel mon pays et moi étions prisonniers. »
Une fois arrivée en Belgique, le passeur confisque le passeport et le visa de Deeqa, la plongeant dans une quête infructueuse pour trouver un endroit où elle pourrait enfin se sentir en sécurité : « Les 18 premiers mois, grâce à ma demande d'asile, j'avais un logement et je faisais même des petits boulots dans une école. Mais finalement, ma demande a été rejetée, y compris en appel. Depuis, j'erre dans ce pays. Les nuits prochaines, je dors chez une amie, d'autres fois je dors dans une église ou dans la rue. La vie est misérable. J'ai déjà fait une tentative de suicide. J'étais prête sur les voies ferrées, mais quelqu'un m'a tirée en arrière. Maintenant, je suis ici. »
Avancer malgré les embûches
L'histoire de Deeqa n'est pas une exception. Les bagages que portent les patientes est généralement lourd et encombrant, confie la Dre Chris : « Je rencontre régulièrement ici des victimes de traite des êtres humains qui sont exploitées comme agente de nettoyage, ou qui ont été attirées dans notre pays pour être poussées dans la prostitution. Ou encore des femmes excisées et des victimes de violences familiales ou sexuelles. Le fait qu'on dresse en plus une montagne de barrières devant ces femmes pour qu'elles accèdent aux soins me met en colère. Mais d'un autre côté, cela me motive deux fois plus à revenir ici chaque semaine. »
La Dre Chris ne se décourage-t-elle pas parfois ? « Non », dit-elle résolument. « En allant s'asseoir dans son coin, découragée, on n'aide personne à avancer. C'est d'ailleurs la devise de quiconque travaille ici chez Médecins du Monde. En raison du système actuel qui exclut les personnes les plus vulnérables, nous travaillons souvent avec des bâtons dans les roues. Et oui, souvent, cela avance lentement. Mais au moins, nous avançons. Consultation après consultation, nous protégeons les droits et la santé de nos patientes. Et c'est cela qui compte. »
Pourquoi les femmes en marge de notre société ont-elles tant de mal à accéder aux soins ?
Nele Roppe est coordinatrice du centre de soins de Médecins du Monde à Anvers
« En Belgique, une femme qui n'a ni papiers, ni argent, ni mutuelle doit passer par le CPAS pour obtenir une garantie de prise en charge médicale. C'est pourquoi nos patient·es sont généralement accompagné·es par un·e assistant·e social·e : les procédures administratives sont en effet très complexes, prennent souvent des semaines et sont parfois contradictoires. Par exemple, il faut pouvoir prouver que l'on réside sur le territoire de la commune. Mais comment faire quand on est sans abri et que l'on n'a pas d'adresse ? De plus, après avoir traversé une première fois ce parcours du combattant bureaucratique, beaucoup de nos patient·es anversois·es doivent y retourner chaque mois pour demander une prolongation. Pour les personnes souffrant d'affections chroniques, c'est tout simplement ingérable. Là aussi, nos assistant·es sociaux·ales jouent les médiateur·rices auprès des institutions.
Nos patient·es vivent tous et toutes dans des situations d'une extrême précarité. Ils et elles n’ont pas d'argent pour aller chez un·e médecin ou acheter des médicaments. C'est pourquoi, grâce à nos ordonnances, nos patient·es peuvent se rendre dans l'une de nos pharmacies Multipharma partenaires pour retirer gratuitement leurs médicaments.
Parfois, il est impossible d'obtenir une couverture médicale, ou l'urgence médicale ne permet pas d'attendre. S'il s'agit par exemple d'une grosseur au sein, nous regardons d'abord si notre patiente peut être prise en charge par l'un de nos hôpitaux partenaires ou par des spécialistes bénévoles. Si ce n'est pas possible, nous puisons dans notre fonds de réserve. Mais celui-ci n'est pas assez grand pour pouvoir aider tout le monde.
Notre travail s’est complexifié ces dernières années : les besoins grandissent tandis que les ressources diminuent. L'impact des guerres et des conflits actuels se répercute sur nos projets belges. Il en va de même pour l'orientation politique de notre pays : depuis quelques années, nous voyons par exemple beaucoup plus de personnes qui ont été remises à la rue par Fedasil et qui, de ce fait, n'ont plus accès aux soins médicaux. La politique d'austérité fédérale nous inquiète également, d'autant plus que les femmes sont touchées de manière disproportionnée. Parallèlement, la société civile reçoit de moins en moins de subsides publics. Ce fossé rend parfois difficile la gestion de l'ensemble de nos missions. Mais heureusement, nous sommes toujours très motivé·es et nous pouvons compter sur le soutien de nos bénévoles et donateur·rices (rires). »
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