Bosnie-Herzégovine : « Toute une génération à bout de nerfs »

Médecins du Monde apporte une aide psychosociale et en santé mentale aux milliers de personnes réfugiées coincées en Bosnie-Herzégovine. Une aide absolument indispensable, étant données les conditions de vie difficiles. Résultat : toute une génération de jeunes est au bord de l’effondrement psychologique. Comment les choses ont-elles pu en arriver là ? Nous avons posé la question à Tatiana Olivero, coordinatrice Médecins du Monde en Bosnie-Herzégovine.

8.000
Personnes migrantes coincées à la frontière
2.702
Patient.e.s accompagé.e.s (juil. à déc./2020)
24 %
D’entre eux et elles souffrent d’angoisses
7 %
Ont des pensées suicidaires
À l’heure actuelle, on compte pas moins de 8.000 personnes migrantes et réfugiées coincées à la frontière entre la Bosnie-Herzégovine et la Croatie. Comment en est-on arrivé là ?

Tatiana : Pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui, il faut remonter à 2015, lorsque des centaines de milliers de réfugié.e.s ont voulu gagner l’Europe. Ces premières routes migratoires passaient alors principalement par la Hongrie, mais lorsque le Premier ministre hongrois Viktor Orban a fait fermer hermétiquement les frontières de son pays en 2016, ces personnes se sont rabattues sur la Bosnie, au départ de la Bulgarie ou de la Grèce. En théorie, leur objectif était simple : entrer dans l’UE par la Croatie. Mais dans la pratique, ce périple n’a bien sûr rien de facile. Les autorités croates ont investi ces dernières années, avec le soutien de l’UE, dans des contrôles frontaliers stricts. Il est ainsi devenu très difficile pour les réfugié.e.s de traverser ce pays, d’où le goulet d’étranglement que nous connaissons actuellement en Bosnie-Herzégovine.

Tatiana
Tatiana OLIVERO

Infographie route migration

Où vivent ces personnes migrantes et réfugiées ? Et dans quelles conditions ?

Avant, la Bosnie-Herzégovine comptait encore officiellement 7  camps de réfugié.e.s. Mais il s’est produit 2 événements qui ont privé des milliers de réfugié.e.s de cet « hébergement » temporaire. Tout d’abord, les autorités locales ont pris la décision unilatérale, en septembre 2020, de fermer l’un des camps les plus important de Bosnie-Hezégovine, d’une capacité de 1.500 places et financé par l’Union européenne, sous la pression persistante de la population locale. Par ailleur, en mars 2020, un camp temporaire composé de tentes avait été aménagé en réponse à la crise du COVID-19 à Lipa, un endroit souvent associé ces dernières semaines dans l’actualité à des images de personnes tentant de survivre dans la neige. Cependant, le caractère temporaire de ce camp a fini par devenir définitif, malgré les nombreux avertissements d’organisations humanitaires, qui n’ont cessé de marteler que ces installations n’étaient pas adaptées à la saison hivernale qui approchait. Le camp était érigé dans un endroit isolé, sans système électrique ou réseau d’eau digne de ce nom, et abritait plus de 1.300 personnes dans des tentes surpeuplées. Finalement, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), en charge de ce camp, a décidé de se retirer de ce projet et, le même jour, une partie des camps a été touchée par un incendie. Les occupants devaient être transférés par bus dans un autre lieu mais, à nouveau, face à l’opposition de la population locale, il a été décidé de les faire tous descendre du bus après 24 heures.

Depuis lors, des tentes ont été mises à leur disposition par l’armée et un camp temporaire a été établi à proximité de l’emplacement de l’ancien camp, dans un endroit aussi peu approprié que le précédent et qui ne répond pas non plus aux normes humanitaires minimales. C’est ainsi que nous parviennent des images de personnes réfugiées qui se lavent dans la neige et survivent vaille que vaille dans les bois.

 

Combien de réfugié.e.s vivent de la sorte aujourd’hui ?

Environ 2.000 personnes dans toute la Bosnie-Herzégovine vivent en dehors des camps officiels : environ 900 d’entre elles ont une place dans des tentes militaires, et les autres vivent dans les bois, dans des squats ou dans des baraquements construits de leurs mains ou des tentes improvisées fabriquées à l’aide de plastique et d’autres matériaux trouvés sur place. Une aide sommaire leur est parfois offerte, mais la situation est très difficile et s’est transformée en crise humanitaire.

Container recouvert de neige
Les photos montrent surtout de jeunes hommes. Est-ce une représentation correcte de la population migrante et réfugiée en Bosnie-Herzégovine ?

Les personnes contraintes de vivre dans la neige sont en effet en majorité de jeunes hommes entre 25 et 30 ans, originaires d’Afghanistan, du Pakistan et du Bangladesh car les camps qui ont été fermés n’hébergeaient que des hommes. Mais il y a aussi beaucoup de familles et d’enfants qui vivent principalement dans 3 des 5 camps restants. La fermeture de deux camps a entrainé une surpopulation dans les camps hébergeant des hommes ainsi qu’une dégradation des conditions de vie, une situation rendue encore plus complexe durant le confinement qui a duré de longs mois en raison de la crise du Coronavirus. Dans cette situation sans issue, nombreux sont celles et ceux qui se sentent psychologiquement au bout du rouleau. Nos équipes en charge de la santé mentale le constatent chaque jour.

 

Médecins du Monde est présente dans les différents camps avec une aide psychosociale et un soutien en santé mentale. Quelles sont vos principales observations sur le terrain ?

Ce que nous constatons surtout, c’est que les personnes dans ces camps cumulent précarité, souffrances et traumatismes. C’est à se demander comment elles tiennent encore debout. Leur souffrance commence souvent avec ce qu’elles ont vécu dans leur pays d’origine et pendant leur périple jusqu’ici. Beaucoup ont ainsi connu l’horreur de la guerre, la persécution et la violence. Nos patient.e.s nous expliquent avoir vu des membres de leur famille se faire tuer par des milices talibanes. Certain.e.s n’avaient que 14 ans au moment d’entreprendre le parcours migratoire. Sur la route, certaines personnes ont aussi été victimes de violences policières, ont été dépouillées et séparées de leur famille. Trop de traumatismes pour une seule vie... Mais leur calvaire ne s’arrête pas là, malheureusement : les conditions de vie ici en Europe sont aussi traumatisantes pour beaucoup. 

 

Que voulez-vous dire ? 

Partout en Europe, des voix s’élèvent et des chiffres et récits sont mis au jour pour dénoncer la violence extrême exercée par les forces de police et le refoulement illégal de réfugié.e.s. De nombreuses enquêtes solidement documentées ont entre-temps été publiées, relayant des récits et témoignages terrifiants de personnes qui ont été déshabillées, dépouillées et recouvertes de peinture à des fins d’identification alors qu’elles tentaient de franchir la frontière, sans oublier les récits d’abus sexuels, de violences physiques, de morsures de chiens et autres. Parfois, les autorités fouillent même les langes des bébés. En Bosnie-Herzégovine, nous accompagnons des personnes qui ont déjà essayé de traverser la frontière à 30 reprises. En ce moment, nous traitons un homme qui a été tellement molesté lors de l’une de ces tentatives qu’il ne parvient plus à marcher. Depuis, il a sombré dans une profonde dépression. Une autre personne a été abusée sexuellement dans les bois au moyen d’une branche. Il existe des milliers de témoignages de ce genre, partout en Europe.

Selon les lois internationales, les refoulements devraient être illégaux car l’Europe reconnaît le droit à la recherche d’asile. En même temps, depuis mai 2019, plus de 22.500 personnes ont rapporté à une ONG en Bosnie-Herzégovine avoir été refoulés à la frontière : 80% d’entre elles font état de vols et/ou de destruction de leurs effets personnels (vol d’argent, destruction de passeports et téléphones qui sont brûlés devant la foule pour dissuader d’autres tentatives de passer la frontière) ; 59% d’entre elles rapportent des violences physiques et des abus sexuels (comme être totalement dévêtu.e.s, frappé.e.s à l’aide de bâtons ou aspergé.e.s de peinture) ; 57% rapportent également des traitements abusifs et dégradants comme des coups de semonce et des menottages.

 

Quelles sont les conséquences psychologiques de tout cela sur les personnes migrantes et réfugiées, et comment pouvons-nous les aider ?

Les personnes que nous accompagnons dans les camps y restent en moyenne 100 jours, un délai qui ne nous laisse pas le temps de les guérir, ni de suivre leur évolution à long terme. Ce que nous pouvons faire en 100 jours, c’est soulager leurs symptômes les plus sévères et les plus aigus. Nous utilisons pour cela une série d’outils : des sessions de groupe et individuelles, l’offre d’une médiation culturelle et d’un accompagnement psychologique, et, si nécessaire, une réorientation vers nos psychiatres, avec éventuellement un traitement médicamenteux. Notre approche vise à atténuer les symptômes, à développer les mécanismes d’adaptation et à renforcer leur résilience. Les affections que nous traitons le plus souvent sont l’anxiété, le stress, la dépression, l’insomnie, les états de stress post-traumatique, les assuétudes et le désespoir. 

 

Qui est responsable de cette situation difficile, et que faudrait-il faire pour améliorer les choses ?

La gestion de la situation par les autorités bosniaques, enfermées dans une logique à court terme et des intérêts politiques, est évidemment inadéquate car les processus de migration demandent des solutions à long terme. À plus haut niveau, il devrait y avoir une volonté de la part des nations européennes de joindre leurs forces et de travailler de concert afin d’harmoniser la réponse à la crise migratoire, d’établir une politique de migration qui permette l’accès à l’Europe via un cadre legal facilitant le processus de demande d’asile et établissant des accès clairs à l’emploi, sans discrimination ou violence, dans le respect des droits humains les plus élémentaires.

L’aide humanitaire temporaire, telle qu’elle est implémentée depuis 2015, et sa logique à court terme ont clairement montré leurs limites. Mais il est raisonnable de dire, après presque 6 ans, que cette approche ne fonctionne tout simplement pas. La solution est pourtant simple : l’Europe doit oser se regarder dans un miroir et remettre d’urgence l’humain au centre de sa gestion des personnes migrantes et réfugiées, au lieu de miser sur les drones, les fils barbelés et les patrouilles aux frontières. À défaut de ce changement de mentalité, nous nous dirigeons vers la faillite morale d’un continent qui, il n’y a pas si longtemps, se considérait comme un exemple en matière de respect des droits humains et de dignité humaine.

 

Photos : Muscella - Lapini

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