COVID-19: Dans les coulisses du centre d’hébergement médical d’Anvers

Fin mars, un centre d’hébergement médical a ouvert ses portes en plein centre d’Anvers (sur la ‘De Coninckplein’). Ce lieu est destiné à accueillir des personnes sans-abri malades : ils et elles peuvent y séjourner en toute sécurité durant le confinement pour éviter d’être contaminé.e.s au COVID-19.

Texte et images de Marie Monsieur

Depuis longtemps, le besoin d’un centre où les personnes sans-abri ayant des problèmes médicaux pourraient se rendre et être suivies était une évidence. La crise sanitaire du Coronavirus a permis d’accélérer la mise en œuvre d’un tel projet, un lieu où ils et elles peuvent enfin être pris.e.s en charge. Une nécessité durant la crise sanitaire de Covid-19, mais qui le restera certainement aussi dans le futur.

Au rez-de-chaussée du centre récemment inauguré, toutes les personnes sans-abri sont les bienvenues. Que ce soit pour laver leurs vêtements ou pour une consultation médicale. Ne pas avoir de toit rend le confinement encore plus compliqué. Et, bien que certains lieux d’hébergements du Plan Hiver soient restés ouverts en raison de la crise sanitaire, la plupart des personnes vivant dans la précarité ont besoin d’un soutien supplémentaire en cette période.

Pour ceux et celles qui ont le plus besoin d’aide, il existe donc maintenant le centre d’hébergement médical dans les étages du bâtiment. On y trouve 24 chambres où des personnes sans-abri fragilisées peuvent séjourner de jour comme de nuit. Quelles sont les conditions ?

Ce sont des personnes qui ont une maladie chronique qui n’est pas stabilisée mais également des personnes qui souffrent d’une grave pathologie nécessitant un suivi et un traitement. Le centre d’hébergement résulte d’une collaboration entre Médecins du Monde, la ville d’Anvers et plusieurs autres organisations partenaires.

A chacun son histoire

Berten, infirmier de 31 ans raconte...

« Je rêvais de partir travailler avec une ONG à l’étranger, après mes études. Je voulais faire la différence, travailler avec des personnes qui n’ont pas accès aux soins de santé. La crise sanitaire actuelle a complètement changé la donne. J’ai eu la possibilité de travailler pour Médecins du Monde et je me sens à ma place ici. Je trouve passionnant de pouvoir combiner le social et le médical. Aujourd’hui, nous avons 14 personnes au centre. C’est un mélange de culture où chacun a sa propre histoire : un Ghanéen cohabite avec un Belge, un Polonais, un Néerlandais, un Egyptien et un Marocain. Leurs problèmes médicaux vont de la détresse respiratoire chronique, au diabète hors de contrôle ou au problème cardiaque… Pas question de laisser ces personnes fragilisées à la rue, encore moins dans le contexte actuel. Les bagages culturels et sociaux variés ainsi que les pathologies diverses rendent mon travail passionnant. Les journées ne se ressemblent jamais. Nous leur offrons un lieu sécurisé où passer la nuit, des consultations médicales et des traitements, et des repas, mais aussi des consultations psychologiques. Nous leur expliquons les dangers du Coronavirus et comment prendre leurs responsabilités, entre eux et elles et vis-à-vis du reste de la société. Le matin, on reste à l’intérieur pour éviter au maximum les contacts. Après le repas de midi, les sorties sont permises sous certaines conditions. Nous fournissons des masques, expliquons l’importance de la distanciation sociale et du lavage des mains au retour de la sortie.

Médecins du Monde et le restaurant social De 7 Schaken servent 3 repas par jour. Les repas se prennent ensemble mais (bien sûr) à distance, dans une vaste salle. Bien que ce ne soit pas facile pour tout le monde de respecter l’horaire, j’ai le sentiment que les personnes apprécient. Une convivialité et une chaleur se crée, des sentiments qu’elles ne connaissent souvent pas dans la rue. Ces moments de repas partagés sont aussi des moments de calme dans le département.

L’ouverture du centre d’hébergement médicalisé était une phase pilote: il fallait trouver la meilleure façon de l’organiser. La barrière de la langue et la manière d’utiliser les ressources rendent parfois les choses difficiles. On sème une graine et on espère qu’elle va germer… Je trouve important que les personnes prennent elles-mêmes les décisions et se sentent responsables de leurs propres corps.»

Infirmier Berten

 

 

 

 

Pas question de laisser ces personnes fragilisées à la rue, encore moins dans le contexte actuel !
La meilleure décision de ma vie

Le docteur Jolijn en le docteur An se relayent au centre. Ici, les consultations durent plus longtemps que d’habitude. Car à côté des questions médicales, il y a aussi les aspects psycho-sociaux compliqués dont il faut tenir compte. Et il y a, de plus, une attention particulière qui doit être accordée dans le contexte actuel. Ces différents éléments combinés sont un vrai défi mais aussi parfois une source de frustration, disent-elles. « La plupart des patient.e.s qu’on soigne en Belgique sont entouré.e.s et peuvent accéder facilement à des soins de santé. Ici, c’est une toute autre histoire. Mais le fait que les personnes soient ici de leur plein gré et désirent être aidées rend notre travail possible.»

Sterreke, un des habitant du centre d’hébergement est resté 23 ans en prison. Fin décembre, il a été libéré et s’est retrouvé dans la rue. Au centre d’hébergement De Biekorf (un centre pour personnes sans-abri ayant des problèmes d’addiction et/ou psychiatriques), on lui a donné l’adresse du centre d’hébergement médical.

Il nous raconte... « Je suis ici depuis l’ouverture du centre. Au départ, j’étais réticent. Je pensais : est-ce qu’on va à nouveau m’envoyer en prison ? C’était ça l’image que j’avais du centre. Maintenant, quelques semaines plus tard, je peux dire que j’ai pris la meilleure décision de ma vie. J’ai les poumons fragiles et des problèmes cardiaques et je me rends bien compte qu’il vaut mieux que je n’attrape pas le Coronavirus. Bien que je n’ai pas peur du virus. On doit bien mourir un jour non ? Que ce soit maintenant ou dans un an, ça ne fait pas beaucoup de différence. Je n’ai pas envie de me faire du souci pour ça. Au Biekorf, on est confronté de grand matin au COVID-19 : à 7H30, on se retrouve avec son café dans la rue. Se réveiller tranquillement et manger sa tartine comme avant, ce n’était plus possible. J’ai de la chance de pouvoir être ici. Tourner en rond toute la journée avec un sac à dos de 30 kilos, ce n’est pas une vie. Et encore moins quand on a une mauvaise santé et qu’une pandémie menace dehors.

Comment je me suis retrouvé en prison et à la rue ? Je suis accro depuis ma naissance. Ma maman était dépendante quand elle me donnait le sein. Elle m’a laissé dans un carton après quelques semaines, dans un café. Quand le juge a accepté que je passe des vacances avec ma mère après plusieurs années passées en maison d’accueil, ça a de nouveau mal tourné. J’ai été malade pendant le voyage et ma mère m’a fait un shoot d’héroïne pour me soigner.

Dès qu’on commence, on ne peut plus s’arrêter. Ton corps hurle pour en reprendre et tu te sens malade si tu veux arrêter. C’est la grippe exposant 1.000. Et pour pouvoir payer ces drogues, j’ai commencé à commettre des vols à mains armées. Je n’ai jamais voulu faire de mal à quelqu’un. Je ne m’attaquais qu’à des bureaux de postes et à des banques. Ils sont assurés pour ça, non ? Je ne me sens pas coupable, non ! C’était très facile à faire dans le temps, pas plus compliqué que d’acheter un pain. Quand j’ai finalement été libéré de prison, ma femme est décédée d’une overdose. Là j’ai été doublement puni : perdre ma femme et devoir retourner en prison. Le Bierkorf n’est pas un bon endroit pour moi car on peut se droguer librement. Ici, il y a des règles et une structure. Je reçois chaque jour une dose de méthadone. Grâce à ça, je ne me sens pas malade et je n’ai pas besoin de prendre de l’héroïne.»

 

 

 

Maintenant, quelques semaines plus tard, je peux dire que j’ai pris la meilleure décision de ma vie !
Un patient du centre
C’est pour ça qu’on le fait

Berten, l’infirmier: « C’est extraordinaire de voir à quel point les personnes sont reconnaissantes. Un de nos dernier arrivant était renvoyé de gauche à droite depuis des semaines. Il trainait dans les rues - il a perdu sa sœur il y a deux semaines – il a dû être testé 3 fois suite à des erreurs dans les échantillons... Quand il est arrivé ici, il était suicidaire, ce qui n’était pas nouveau pour lui. On a réussi à le faire intégrer dans un département de psychiatrie après quelques jours. Il a pu y recevoir l’aide dont il avait besoin à ce moment-là. Avant de partir, il nous a dit, les larmes aux yeux, qu’on avait réussi à lui redonner confiance en très peu de temps, ce qu’il n’avait jamais vécu auparavant. Ce sont des situations comme cela qui donne un sens à notre travail.» 

Carola, 36 ans, coordinatrice et véritable moteur du centre d’hébergement médical ajoute: « Je trouve important qu’on envisage les personnes de façon holistique. On doit regarder la personne dans tous ses aspects. On ne s’arrête pas à l’examen physique et/ou psychique. Sa vie spirituelle et sociale sont également très importantes. On veut que la personne puisse se reconnecter à elle-même, nous pouvons ensuite nous rapprocher d’elle. Le mur que les personnes sans-abri ont construit pour se protéger, les rend fragiles, ce n’est pas facile... Souvent, il sont habitués depuis longtemps à ne compter que sur eux-mêmes et trouvent difficile de demander de l’aide.

Toute l’équipe travaille à la stratégie de sortie des personnes car il ne faut pas que ce centre soit une solution permanente. Dès l’arrivée, on envisage l’étape suivante, pour qu’il y ait toujours de la place pour les personnes les plus fragiles. On prend en compte le volet psychique aussi bien que social lorsqu’on cherche une solution d’avenir. Mais il faut rester réaliste : on n’arrivera sans doute pas à trouver des solutions permanentes pour chaque personne. On travaille sur des solutions stables et nous faisons en sorte que le réseau social de la personne se construise et qu’elle soit en contact avec d’autres organisations d’aide. Trouver un logement pour tous et toutes, reste malheureusement un vrai défi. On est loin de le relever. Mais on doit voir le côté positif des choses : la crise sanitaire nous a permis de montrer à quel point ce projet est une réelle nécessité. Le Coronavirus aura au moins eu un effet positif ! » 

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