Le nouveau camp de Lesbos est pire que celui qui a brûlé : la photographe Layla Aerts témoigne sur place

"Des familles avec enfants, des jeunes et des femmes enceintes y sont comme prisonniers. Ils ne reçoivent à manger qu’une seule fois par jour. Il n’y a pas suffisamment de toilettes et de douches pour tout le monde. Comme l’électricité ne fonctionne que par intermittence, les familles n’osent plus aller aux toilettes pendant la nuit." 

Layla aerts

La situation dans le nouveau camp est extrêmement préoccupante : Layla Aerts, une photographe documentaire flamande, s’est rendue à Lesbos après l’incendie pour y recueillir des témoignages pour Médecins du Monde. Dans un premier rapport de situation, Médecins du Monde fait aussi état de toute une série de lacunes et de problèmes structurels.

Layla, quelle a été ta première impression quand tu es arrivée à Lesbos ?

Layla : « Quand je suis arrivée à Lesbos, je suis passée par Mytilène avant de rejoindre le camp. Il n’y avait plus le.la moindre migrant.e dans cette ville. Les terrasses étaient bondées et il régnait une atmosphère de vacances. Le problème semblait avoir disparu comme par magie. En quelques jours seulement, une nouvelle mégastructure a été construite ; un camp littéralement tombé du ciel : des hélicoptères ont apporté des tentes, des clôtures ont été placées, ainsi que des fils barbelés. C’est ici que vivent désormais les 12 000 réfugié.e.s chassé.e.s du camp de Moria par l’incendie. Mais dans ce nouveau camp, les conditions de vie ne sont pas meilleures qu’avant. Bien au contraire !

Comment cela ?

Layla : L’ancien camp de Moria était entouré d’arbres, alors que celui-ci se situe dans une étendue aride à ciel ouvert, près de la mer et exposée au vent. Ici, il y a des milliers de rangées de tentes blanches, bien trop serrées les unes aux autres, avec aucun coin d’ombre. Le camp se trouve en outre dans une zone inondable. On voit tout de suite qu’il a été construit à la hâte. Reste à espérer, pour les milliers de familles qui y vivent, qu’il sera épargné par les tempêtes ou les fortes précipitations, car dans ce cas, tout sera littéralement à refaire.

Vous avez recueilli des témoignages de migrant.e.s et de réfugié.e.s installé.e.s dans ce nouveau camp. Que vous ont-ils dit ?

Layla : Qu’à l’abri des regards, la situation à l’intérieur du camp est vraiment dramatique. Les installations sanitaires font cruellement défaut, ce qu’on a dû mal à comprendre en ces temps de pandémie. Certain.e.s m’ont raconté qu’il.elle.s devaient se laver et faire leurs besoins dans la mer. C’est cela ou faire la file pendant des heures pour aller aux toilettes ou prendre une douche. La distribution alimentaire laisse aussi totalement à désirer : les gens ne reçoivent qu’un seul repas par jour, et pour cela, ils doivent aussi faire la file des heures durant.

Tout le monde est désespéré, traumatisé, et en fait tous ceux qui m'ont parlé m'ont dit qu'ils avaient constamment faim

Et psychologiquement, dans quel état sont-il.elle.s ?

Layla : Tout le monde est désespéré et traumatisé. Tou.te.s ceux.elles avec qui j’ai parlé m’ont dit qu’il.elle.s mourraient de faim. Et ce n’est pas tout : les femmes n’osent pas sortir dehors la nuit, il règne un grand sentiment d’insécurité et l’accès aux soins médicaux n’est pas suffisant. A cela s’ajoute l’incendie du camp de Moria qu’il.elle.s ont dû quitter précipitamment, et leur réinstallation ici est un nouveau traumatisme qui s’ajoute à des traumatismes plus anciens. Il faut bien se rendre compte que les migrant.e.s et les réfugié.e.s qui sont ici ont absolument tout perdu : leurs affaires personnelles, leurs vêtements, leurs documents d’asile. Tout a été détruit dans l’incendie. Pas mal de parents avec qui j’ai parlé m’ont dit qu’ils n’osaient plus laisser leurs enfants seuls une seconde, tant ils craignent un nouvel incendie. Un accompagnement psychologique poussé s’impose de toute urgence. Mais dans un tel contexte, ce type d’assistance est malheureusement un luxe.

Résidents  du camp de Lebos (c) Layla Aerts

Que fait Médecins du Monde ?

« Lorsque le camp était encore en construction, nos équipes mobiles ont ouvert des consultations médicales dans le camp et aux alentours. Médecins du Monde distribue également du matériel de protection contre le COVID-19, pour prévenir les contaminations. Le 1er octobre, un grand hôpital de campagne de 42 m2 a ouvert ses portes, ce qui nous a permis de renforcer les consultations médicales. Nous y voyons surtout des familles avec des enfants en bas âge et des nouveau-nés. Il y a aussi environ 200 personnes âgées ainsi qu’un grand nombre de personnes avec un handicap ou des comorbidités. Depuis le début des consultations, Médecins du Monde a déjà soigné des dizaines de malades chroniques dans un état grave.

Quels sont les problèmes majeurs identifiés par Médecins du Monde dans le camp ?

« Il y en a énormément. A commencer par la surpopulation et le manque d’installations sanitaires, des facteurs de risque en termes de santé publique qui risquent en outre d’accélérer la propagation du Coronavirus. Il faut aussi de toute urgence offrir un soutien en santé mentale et un accompagnement psychologique axés spécifiquement sur les enfants et les femmes, un groupe qui représente 65 % de la population du camp.

veldhospitaal van Dokters van de Wereld in het nieuwe kamp

veldhospitaal van Dokters van de Wereld in het nieuwe kamp

Qu’en est-il de l’accès aux soins de santé dans le camp ?

« Cet accès est insuffisant et doit absolument être étendu, d’autant plus que le camp abrite de nombreux malades chroniques. Vu les capacités limitées de l’hôpital le plus proche, y transférer les réfugiés n’est pas toujours possible.

Que pouvons-nous faire ici en Belgique ?

Nous soutenir. Médecins du Monde souhaite construire dans le camp un dispensaire pédiatrique. Nous voulons aussi compléter notre offre de soins de première ligne, en dispensant aussi des soins gynécologiques pour les femmes. Enfin, nous voulons lancer un programme de soutien en santé mentale afin d’offrir un accompagnement psychologique aux personnes victimes d’un syndrome de stress post-traumatique. Pour cela nous avons besoin de moyens et les gens en Belgique peuvent nous y aider. Il faut aussi qu’on parle en Belgique de ce que nous voyons tous les jours ici, dans le camp. Ensemble, nous pouvons éviter que ces réfugié.e.s et migrant.e.s ne sortent à nouveau des radars de la politique migratoire européenne.

 

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