Belgique
Personnes en marge de la société

Qu’y a-t-il de pire que d’aller chez le dentiste ? Ne pas pouvoir y aller.

Les soins dentaires sont extrêmement coûteux, d’où un accès problématique à ces soins pour les personnes qui vivent en marge de la société. Les chiffres sont affligeants : un peu moins de 20% des Belges indiquent ne pas pouvoir se permettre une visite chez le dentiste. Pour celles et ceux qui vivent dans l'extrême pauvreté, les soins dentaires sont totalement inabordables. Petite visite au cabinet dentaire de Médecins du Monde.

 

Le centre de soins de Médecins du Monde se trouve dans la Rue Botanique, dans la commune bruxelloise de Saint-Josse-ten-Noode. Chaque année, des milliers de personnes totalement exclues du système de santé viennent s’y faire soigner : des personnes sans-abri, réfugié.e.s, sans-papiers, mais aussi des personnes vivant dans l'extrême pauvreté. Les consultations dentaires y ont lieu le vendredi. Il arrive souvent que des personnes reportent leurs soins dentaires depuis longtemps, faute d’argent. À cause de la pandémie, le cabinet a dû fermer et toutes les consultations ont été suspendues pendant une longue période. Aujourd'hui, nos dentistes bénévoles ont repris le travail et se relaient tous les vendredis. Nous nous y sommes rendus et avons suivi Emmanuelle, l'une des dentistes bénévoles du cabinet.

 

vrijwillig tandarts dokters van de wereld

Emmanuelle, dentiste bénévole (45 ans) : "J’ai toujours voulu travailler dans l'humanitaire. Suivre une formation supplémentaire en médecine tropicale et partir ensuite en mission à l'étranger avec une ONG, j’en rêve depuis des années. Mais trouver du temps pour réaliser un tel projet quand on est mère de trois enfants et qu’on a son propre cabinet n'est pas chose facile. Cela fait maintenant un an que je travaille chaque mois comme dentiste bénévole pour Médecins du Monde à Bruxelles. J’ai donc pu réaliser mon rêve ici, dans mon propre pays.

Maintenant que j'ai 45 ans et que ma situation financière me permet de m’absenter de mon cabinet un jour par mois, j'estime qu'il est de mon devoir moral d’offrir ce temps à celles et ceux qui n’ont pas eu ma chance. Quand j'entends ce qui se passe dans les camps de réfugié.e.s, par exemple, j'ai les larmes aux yeux. La façon donc les hommes, les femmes et les enfants doivent y vivre et y survivre est totalement inhumaine. C'est ma manière à moi de les aider."

« Le matériel avec lequel nous travaillons ici, au cabinet dentaire, est obsolète. Je suis parfois gênée par rapport à nos patient.e.s : prodiguer des soins sur une chaise dont la tablette s’affaisse parce que le levier est cassé et dont la lampe ne fonctionne plus correctement, c'est très désagréable. Mais les équipements dentaires sont très chers et les moyens de Médecins du Monde sont limités. L’équipement d’un cabinet dentaire représente un investissement très lourd : un stérilisateur coûte facilement 10.000€ et pour un fauteuil, il faut compter 18.000€ ».

« Dans notre consultation à Bruxelles, nous recevons surtout des réfugié.e.s, des personnes sans-abri, des migrant.e.s en transit et des personnes sans-papiers », explique Emmanuelle. Des gens qui ont fui la Syrie, le Soudan, etc. mais qui ne restent qu’un temps en Belgique.

Emmanuelle est surprise de la présence d’un petit garçon dans la salle d'attente. « Normalement, ce sont surtout des hommes et des femmes adultes qui viennent ici. Les enfants et les femmes enceintes ont un accès un peu plus facile aux soins, via le circuit ‘classique’».     

vrijwillig tandartskabinet dokters van de wereld (c) Marie Monsieur
 La reconnaissance des patient.e.s fait chaud au cœur.

Jean-Michel, un pensionné qui se bat depuis quatre ans pour régulariser les papiers du petit garçon, est venu ce vendredi avec lui. Il est dans la salle d’attente.

Jean-Michel : « Je suis un donateur de Médecins du Monde et j’essaie d’aider Mika depuis plusieurs années. À l’âge de trois mois, le petit Roumain a été abandonné par sa mère et a été placé dans une famille d'accueil. Quand il avait quatre ans, son père l'a retrouvé et l’a pris chez lui. Son père vit avec sa nouvelle femme et ses deux autres enfants. Tous les membres de la nouvelle famille ont des papiers, sauf Mika. Mika a un gros retard scolaire :  il parle français, mais ne sait ni lire ni écrire. Nous sommes ici pour soigner ses caries. Heureusement que des organisations comme Médecins du Monde peuvent s’en occuper ». 

Emmanuelle acquiesce. « La reconnaissance des patient.e.s fait vraiment chaud au cœur. Mais il arrive aussi que je sois confrontée à des patient.e.s extrêmement tendu.e.s. C’est logique quand on sait ce qu’elles et ils ont déjà dû endurer. Beaucoup de patient.e.s sont extrêmement traumatisé.e.s. » 

 

Je suis à la retraite et je n’ai donc pas de revenus. Je n'ai pas d'argent pour aller chez le médecin. Ces dernières années, j'ai eu beaucoup de problèmes de santé, à cause de mon âge

Dentifrice gratuit

Véronique, 71 ans, est retraitée. Elle est sans-papiers depuis dix ans. Emmanuelle découvre qu'elle a un trou dans l’une de ses dents. Il ne s’agit pas d’une carie mais d’une perte de substance ou d’un plombage. Elle soigne la dentition de Véronique et lui donne un tube de dentifrice pour dents sensibles. Véronique lui demande si elle peut en avoir un deuxième, car le dentifrice vendu en pharmacie coûte cher et elle ne peut pas se le permettre.

« Il y a vingt ans, j'ai quitté la République Démocratique du Congo pour la Belgique avec mes deux enfants. J'ai alors pu commencer immédiatement à travailler comme secrétaire à l'ambassade. Quand mon contrat s’est terminé, mes papiers n’étaient plus en règle. J’ai essayé de faire régulariser ma situation pendant des années mais je vis toujours illégalement ici. La procédure de régularisation est terriblement complexe en Belgique, elle peut vraiment s’éterniser. 

Je suis à la retraite et je n’ai donc pas de revenus. Je n'ai pas d'argent pour aller chez le médecin. Ces dernières années, j'ai eu beaucoup de problèmes de santé, à cause de mon âge. Je suis déjà venue ici chez le généraliste pour mes problèmes de cholestérol et d'hypertension. Je reçois des médicaments, que je dois prendre quotidiennement. Pour obtenir un rendez-vous chez le dentiste, j’ai dû attendre beaucoup plus longtemps.

L'Afrique me manque, ma famille et mes ami.e.s y vivent toujours ; mais entre-temps, je me suis construit une vie ici et j’ai eu des petits-enfants. La vie en Afrique centrale a été incroyablement difficile pour moi. La situation politique y est catastrophique. On n’est pas censé avoir une opinion là-bas, encore moins en exprimer une. Sur le plan politique, ce n’est pas idéal ici non plus, mais au moins, on est libre de penser et de dire ce que l’on veut ».

patiënt tandartskabinet Dokters van de Wereld (c)Marie Monsieur

Kamal (69 ans) évoque également le système politique répressif et la corruption dans son pays. Il a travaillé pendant des années comme paracommando dans l'armée soudanaise. « Au Soudan, si vous n'obéissez pas, vous subissez des mauvais traitements. Vous êtes en désaccord avec le système et vous osez le dire ? Alors vous finissez en prison. Quand j'ai refusé de tuer des gens, on m’a enfermé pendant dix ans. Il y a beaucoup de choses qui ne vont pas au Soudan : le fossé entre les riches et les pauvres est immense. La majorité de la population n'a pas de quoi se nourrir et ne peut pas se permettre de payer des études ou des frais d'hôpital.

En prison, on me battait tous les jours parce que je n'étais pas du bon côté. Quand je suis sorti, mes anciens collègues m'ont aidé à obtenir un visa pour fuir en Belgique. Ils savaient combien j’avais souffert pendant ces dix années passées en prison. J'ai vécu à Namur pendant trois ans et j'ai ensuite reçu une lettre m’ordonnant de quitter immédiatement le territoire. Je suis alors parti en France. Mais huit mois plus tard, j'ai dû revenir ici parce que mes empreintes digitales sont enregistrées en Belgique. Je me retrouve aujourd’hui à Bruxelles, abandonné à mon sort. Je n'ai pas de papiers, pas d'argent et pas de logement. Ils ne tiennent pas du tout compte de mes maladies et de mon âge. J'ai trouvé un logement gratuit pour un mois, mais le stress m’empêche de dormir. Je ne sais pas où je pourrai loger ensuite. J'ai fait la connaissance de quelques personnes qui aident les réfugié.e.s, elles m'ont envoyé ici au centre de soins de Médecins du Monde. J’ai des problèmes dentaires parce que j'ai trop souvent reçu des coups. Je suis incroyablement reconnaissant de bénéficier d’une consultation gratuite ici aujourd'hui. Ce sera au moins un problème de réglé ».

Emmanuelle ouvre un nouveau dossier pour Kamal. C'est la première fois qu'il se rend chez le dentiste. Lors de la consultation, elle constate qu'il souffre de parodontite, une infection bactérienne chronique des gencives qui risque de s’étendre à l’os. Elle lui nettoie les gencives et les dents, et lui recommande de passer une petite brosse chaque jour entre ses dents. Elle ne peut malheureusement pas lui en donner car il n’y en a plus en stock.

pas assez nombreux et  pas assez de temps pour les soins de prévention.

Emmanuelle : « Ici, nous nous occupons surtout des urgences. Malheureusement, nous ne sommes pas assez nombreux et n’avons pas assez de temps pour les soins de prévention. Les listes d'attente sont déjà interminables. En général, nous pouvons voir environ 8 patient.e.s par jour. Une consultation chez le dentiste dure facilement une demi-heure, ce n’est pas comme une visite chez le médecin.

Les problèmes les plus courants que je vois ici ? Des caries et des inflammations des gencives dues à un manque d'hygiène. Pour l'instant, nous ne faisons que le strict nécessaire. Une dent doit être extraite ? Nous procédons à l’extraction mais nous n’avons pas les moyens de la remplacer. C'est dommage car, non seulement cela rend difficile la mastication par la suite, mais un trou dans la bouche comme celui-ci donne également un sentiment de honte et limite vos chances sur le marché du travail ».

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