Belgique
Personnes en marge de la société

Comment mettre en place un tracing des personnes sans adresse et sans numéro de registre national?

Grâce à l’engagement de 600 bénévoles et à la flexibilité de nos collègues de terrain, nous sommes parvenu.e.s à adapter à 100% tous nos projets aux mesures COVID-19. Nous sommes entretemps confronté.e.s à une seconde vague dont le seuil limite a été dépassé (12 août). Il semble aussi que cette deuxième vague touche plus les quartiers où vivent des populations défavorisées. Nous avons posé quelques questions à Marieke Priem, conseillère santé pour les projets belges de Médecins du Monde.

 

Dans quelle mesure la présence de Médecins du Monde est-elle nécessaire en Belgique ? Notre système de santé est pourtant réputé être un des meilleurs au monde… 

Notre système de santé est performant, sauf pour celles et ceux qui n’y ont pas accès. Savez-vous que 7 personnes sans-abri sur 10 n’ont pas de médecin de famille ? Et que c’est un vrai parcours (administratif) du combattant pour les personnes sans-papiers ou sans-abri qui veulent avoir accès aux soins, ce qu’ils et elles n’arrivent très souvent pas à obtenir ? Pour les ‘Belges moyens’ non plus, le système de santé n’est pas aussi accessible que l’on pense. 1 Belge sur 5 doit régulièrement reporter des soins pour des raisons financières. 100.000 Belges ne sont pas en ordre de mutuelle et n’ont de facto pas accès aux soins. Dans les grands centres urbains, les chiffres sont encore plus inquiétants. L’accès aux soins pour les personnes sans-abri, sans-papiers, certain.e.s réfugié.e.s ou Belges vivant dans la pauvreté était déjà un problème avant le début de la pandémie de COVID-19. Une situation que la crise sanitaire a rendue encore plus visible.

C’est-à-dire? 

Les mesures qui ont été prises par les pouvoirs publics au début de l’épidémie n’étaient absolument pas adaptées aux conditions de vie de nos patient.e.s. Nous devions rester confiné.e.s chez nous, mais dans notre pays, des dizaines de milliers de personnes sans-abri n’ont pas de ‘chez eux’. Nous devions laver nos mains régulièrement, mais comment faire sans accès à des installations sanitaires ? Nous devions acheter des masques et du gel, mais comment faire quand on n’a déjà pas d’argent pour acheter à manger ? Nous devions maintenir une distanciation sociale, mais difficile quand on partage un dortoir avec des dizaines d’autres personnes…

Par ailleurs, les personnes sans-abri, sans-papiers, travailleurs et travailleuses du sexe clandestin.e.s et de nombreux et nombreuses Belges sont exclu.e.s des soins depuis des décennies. Ils et elles n’arrivent pas à se soigner, ni à obtenir une consultation médicale. La pression qu’a subi notre système de santé n’a fait qu’amplifier ce phénomène. C’est pourquoi Médecins du Monde a décidé de s’engager pour apporter une aide médicale et faire de la prévention auprès de ces publics, depuis le début de l’épidémie. 

Comment cela s’est-il passé?

Nous avons en ce moment 20 projets en Belgique. Certains existaient déjà avant la crise sanitaire et d’autres ont été élargis et adaptés aux mesures COVID-19. Nos équipes médicales ont par exemple continué à travailler dans 8 centres d’accueil pour personnes sans-abri et notre Médibus a renforcé son équipe médicale de médecins et multiplié les lieux d’intervention à Bruxelles. Nos centres et antennes de soins permanents à Ostende, La Louvière, Namur, Bruxelles et Anvers sont restés accessibles pour nos patient.e.s. Au total, nous apportons une aide médicale et faisons de la prévention auprès de plusieurs milliers de personnes.

 

Les mesures qui ont été prises par les pouvoirs publics au début de l’épidémie n’étaient absolument pas adaptées aux conditions de vie de nos patient.e.s.

Quel est le nombre de contamination au COVID-19 dans nos groupes-cibles ?

En avril, la région bruxelloise nous a demandé de tester 2500 personnes vulnérables. Nous l’avons fait dans plus de 50 lieux : dans des hôtels et des centres d’accueil pour personnes sans-abri. Au total, 4% des personnes étaient positives. Malgré le fait que nos patient.e.s courent plus de risques étant donné leurs conditions de vie et qu’il n’y avait que peu d’initiatives des autorités en leur faveur, le chiffre de ces contaminations n’était pas inquiétant. Il est le résultat de l’engagement et de la collaboration entre plusieurs organisations humanitaires, la solidarité des bénévoles et le soutien des autorités locales, des villes et des communes.

La première vague semblait avoir plutôt touché la classe moyenne. La deuxième vague se répand dans les quartiers populaires et chez les personnes au statut socio-économique plus bas. Doit-on craindre des contaminations dans les centres de soins et dans le Médibus de Médecins du Monde ?

Pour le moment, on n’observe pas encore de très grand écarts mais nous surveillons la situation de près. Le virus est désormais plus actif chez les personnes que nous soignons et dans les lieux où nous travaillons : les quartiers pauvres, les communes à forte densité de population et les moins de 60 ans. Il est possible que des foyers apparaissent à Bruxelles au sein de nos groupes de patient.e.s. Si cela arrive, nous devrons à nouveau augmenter la capacité des centres de quarantaine pour personnes sans-abri : Médecins sans Frontières a déjà tout préparé pour l’ouverture éventuelle d’un deuxième centre. De plus, nous devrons également faire en sorte que ces personnes soient testées et suivies au niveau local.  

 

Il est possible que des foyers apparaissent à Bruxelles au sein de nos groupes de patient.e.s. Si cela arrive, nous devrons à nouveau augmenter la capacité des centres de quarantaine pour personnes sans-abri

Il y a aussi un énorme défi pour le tracing de ces publics ?

Absolument. Le tracing des personnes vulnérables est une mission très difficile : il s’agit souvent de personnes sans adresse et sans numéro de registre national, ce qui implique qu’on ne peut déjà pas les intégrer dans le système fédéral de tracing qui utilise ces informations comme ‘point de départ’.

De plus, nos patient.e.s sont méfiant.e.s. Ils et elles ont peur des implications dans le cas où ils et elles donneraient leurs données. Il y a aussi la peur de perdre leur place d’hébergement de nuit ou l’accueil chez leurs amis, dans le cas où le résultat serait positif. Ils et elles ont peur d’être expulsé.e.s ou arrêté.e.s: la politique répressive menée depuis des années a entrainé un sentiment de de méfiance des personnes sans-abri et sans-papiers, dès qu’il s’agit des ‘autorités’. Leur expérience a été trop négative, traumatisante et répressive.

Par ailleurs, nos patient.e.s sont moins à même de déterminer qui ils et elles ont fréquenté : une personne sans-abri qui dort par exemple dans la rue ou dans un dortoir pourra difficilement dire précisément avec qui elle a été en contact. Et si l’on se met à la place d’un.e travailleur.euse du sexe, on comprend que la question sera très délicate.

Dans ce contexte, le modèle classique du callcenter manque complètement son but : beaucoup de nos patient.e.s ne possèdent même pas de téléphone. La seule façon de faire le tracing de nos populations, c’est de travailler à petite échelle, avec des équipes mobiles, pas des personnes qui se trouvent derrière un écran avec casque et micro, mais qui se déplacent sur leurs lieux de vie, qui créent des liens de confiance, tout en faisant de la promotion de la santé, de la sensibilisation et de la prévention, … avant de commencer à leur parler de testing ou de tracing.

 

Quelle leçon devons-nous tirer de cette épidémie concernant les personnes vulnérables en Belgique?

Ce type d’épidémie nous montre une fois de plus la nécessité de se doter d’un système de santé accessible et inclusif. Notre système actuel comporte trop d’obstacles qui excluent certaines personnes des soins, de façon systématique et délibérée. C’est non seulement immoral et illégal mais c’est également un risque pour la santé publique. C’est ce que démontre l’épidémie actuelle de façon évidente.

Nous portons depuis des années un plaidoyer pour un système de santé qui n'exclut pas les personnes selon leurs revenus, leurs statuts administratifs, le fait qu’elles aient ou non un domicile… L’actualité de ce plaidoyer est plus urgente que jamais. Les faits nous ont clairement montré le besoin d’un système de santé accessible. Aujourd’hui, ce sont des bénévoles et des organisations humanitaires qui s’occupent de protéger les personnes vulnérables contre le virus et de les suivre! En réalité, nous ne devrions être pas être le dernier ‘filet de sécurité’. Nous espérons que les décideurs et les autorités vont s’interroger sur ce que nous disons depuis longtemps, sur le parcours d’obstacles que représente le système de santé pour nos patient.e.s et qu’après l’épidémie, ce système appartiendra définitivement au passé.

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